YOLO Lecture – La stratégie du choc (Naomi Klein 2007)(2)

Deuxième article sur la stratégie du choc de Naomi Klein. (Vous pouvez retrouver le premier ici). Nous allons parler du premier chapitre qui est consacré aux expériences menées par le docteur Ewen Cameron à l’université McGill dans les années 1950 et financées par la CIA.

À nouveau ce chapitre s’ouvre sur une rencontre. On sent la volonté de l’auteure de la stratégie du choc de montrer qu’elle est allée sur le terrain pour faire ses investigations. Cette fois-ci elle a rendez-vous avec Gail Kastner, une ancienne patiente du docteur Cameron.

Née en 1945, Gail s’étonne de ses pertes de mémoire et du peu de souvenir qu’elle possède une fois adulte. Elle met ses défaillances sur le compte d’une santé mentale vacillante. En effet, de vingt à quarante ans, elle s’est battue contre la dépression. Puis un jour de 1992, elle passe par hasard devant un kiosque à journaux où elle peut lire le titre : « Lavage de cerveau : des victimes seront dédommagées ». C’est un déclic et Gail se transforme alors en véritable archéologue de sa propre vie.

Dans les années 1950, le Dr Ewen Cameron de l’université McGill à Montréal accueille des patients atteints de troubles mentaux mineurs. Ces troubles sont de l’ordre des dépression post-partum, des angoisses ou des difficultés conjugales. Cameron, sans le consentement des patients, à leur insu, les a utilisés comme cobayes humains afin d’étancher la soif de connaissances de la CIA quant à la possibilité de contrôler l’esprit humain. L’affaire est révélée à la fin des années 1970 et un procès eu lieu. Le gouvernement canadien a accordé  en 1988, 100 000 $ de dédommagement à chacun des neufs patients qui avaient porté plainte.

En quoi consistaient les traitements de Cameron ?

C’est maintenant que vous pouvez aller chercher votre bassine pour vomir. Accrochez vous.

D’après Cameron, la seule façon d’inculquer à des patients un comportement plus sain, c’est d’entrer dans leur esprit afin de briser les anciennes habitudes. La première étape était donc de déstructurer l’esprit. Il fallait partir « d’une page blanche », faire régresser l’esprit jusqu’à faire « table rase ». Pour cela rien de plus simple. Il suffisait d’attaquer le cerveau par tous les moyens possibles. En même temps. À savoir des électrochocs et des prises de drogues dures comme le LSD ou la poussière d’ange.

machine Page Russell

Appareil à électrochocs. Siemens n’a pas construit que des réfrigérateurs.

Il utilisait un appareil capable d’envoyer jusqu’à 6 chocs consécutifs. Les inventeurs de la machine préconisaient 4 traitements par patient pour un maximum de 24 électrochocs. Cameron a traité ses patients 2 fois par jour pendant 30 jours. Soit la somme de 360 électrochocs… Mais comme les patients s’accrochaient à leur ancienne personnalité, il avait recours à des tranquillisants, des stimulants, des hallucinogènes : chloropromazine, barbituriques, sodium amytal, oxyde nitreux, Desoxyn, Seconal, Nembutal, Veronal, Melicone, Thorazine, Largactil et insuline. Pour faire le vide dans la tête de ses patients, il n’hésita pas non plus à avoir recours à la privation sensorielle et au sommeil prolongé.

Des chambres spéciales

Il fit mettre en place des chambres d’isolement insonorisées dans lesquelles les lumières étaient éteintes. Il fit porter aux patients lunettes noires, bouchons de caoutchouc dans les oreilles et des tubes en cartons sur les mains et les bras pour qu’ils évitent de se « toucher et court-circuiter l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes ». Le temps passé dans ces chambres ? Jusqu’à 35 jours. On peut également parler des « chambres du sommeil » où les cobayes humains étaient maintenus dans un état de rêverie pendant des périodes de 20 et 22h par jour. Là ça pouvait durer 65 jours chez papa Cameron.

Déconstruire pour reconstruire

Et cette première étape est un succès : les patients régressent comme il l’écrit dans un article de 1962. « On assiste non seulement à la perte de l’image espace-temps, mais aussi à l’effacement de la conscience de son existence. À ce stade, on observe parfois d’autres phénomènes, par exemple la perte d’une langue seconde ou l’ignorance de son état civil. À un stade plus avancé, il arrive que le patient ne soit plus en mesure de marcher ni de courir ni de se nourrir sans aide. Il souffre parfois de double incontinence. Tous les aspects de la fonction mnésique sont gravement perturbés. »

Stratégie du choc

Venez, on va vous griller la cervelle, c’est pour votre bien !

On applaudit bien fort le docteur qui est parti d’une personne en difficulté conjugale pour arriver à un légume qui ne sait plus ni parler, ni marcher et qui se défèque dessus comme un enfant de moins d’un an.

Un plan en 2 parties

Alors évidemment les grincheux vont me dire que ce n’était que la partie 1 du plan de restructuration mentale. Qu’ensuite vient la reconstruction. Sauf que la partie 2 n’a jamais fonctionné. Ce fut un échec total. Pourtant Cameron n’a pas lésiné sur les moyens. Voyez plutôt : « Sous l’effet combiné des électrochocs et des médicaments, les patients, réduits à un état quasi végétatif, n’avaient d’autre choix que d’écouter les messages qui passaient en boucle – de seize à vingt heures par jour, pendant des semaines. Un cas eut même le droit à un message pendant 101 jours d’affilée. Ces messages étaient du genre : « Vous êtes une bonne mère et une bonne épouse et les autres se plaisent en votre compagnie. »

Peu importe l’état de régression auquel furent réduits les patients. Ils n’acceptèrent jamais les messages que les bandes répétaient inlassablement. Maigre consolation pour Gail dont la mémoire est en lambeau et la colonne vertébrale parsemée de fractures.

Mais comment a-t-il été possible de financer des pratiques aussi inhumaines ?

Les années 1950 correspondent au début de l’hystérie de la guerre froide. La CIA voit des communistes de partout et l’agence vient de lancer un programme secret consacré à la mise au point de « méthodes spéciales d’interrogatoire ». Tout naturellement, les travaux de Cameron intéressent la CIA puisque ces derniers permettent de « briser » un individu. 25 millions de dollars furent alloué à la recherche de nouveaux  moyens de briser les résistances de prisonniers soupçonnés d’être des communistes ou des agents doubles.

Cameron reçu de l’argent en provenance de la CIA de 1957 jusqu’en 1961. L’hôpital de l’Institut Allan Mémorial ressemblait alors de plus en plus à une prison. Lorsque le scandale éclata au grand jour, la CIA se défendit en déclarant que l’aide apportée à Cameron avait été « une erreur stupide… une terrible erreur ». Et quand on leur demanda pourquoi avoir détruit les archives d’un projet à 25 millions de dollars, l’ex-directeur du projet déclara que « aucun résultat d’intérêt pour l’agence n’avait été produit ». Et voilà, c’est tout. Ce n’est pas grave. Mais vous ne recommencerez plus d’accord ? On croit rêver.

L’horreur ne s’arrête pas là

Stratégie du choc

Un peu de lecture pour les soirées d’hiver.

Mais l’horreur ne s’arrête pas là car on comprend bien que les 25 millions de dollars n’ont pas été investi en vain contrairement à ce qui a été déclaré…

En 1988 le New York Times publia une enquête sur le rôle des États-Unis dans le cadre des tortures et des assassinats perpétrés au Honduras. Ces révélations conduisirent à la tenue d’audiences du Sénat des États-Unis. À cette occasion, l’agence menacée de poursuites finit par déclassifier un manuel intitulé Kubark Counterintelligence Interrogation. C’est un rapport de 128 pages portant sur « les méthodes d’interrogatoire des sujets récalcitrants ». La principale source d’inspiration était les travaux de Cameron. Et les États-Unis vont exporter leur méthode : du Guatemala au Honduras, du Vietnam à l’Iran, des Philippines au Chili, les électrochocs sont omniprésents…

Et aujourd’hui ?

Et bien après le 11 septembre, Bush et toute son administration décrétèrent que les prisonniers capturés en Afghanistan n’étaient pas concernés par les conventions de Genève. Pourquoi ? Car ils étaient des « combattants ennemis » et non pas des « prisonniers de guerre ». Il est écrit en toutes lettres dans un rapport de 2006 d’un interrogateur chevronné qu’ « une lecture attentive du manuel Kubark est essentielle pour quiconque participe à des interrogatoires ».

Voilà comment l’administration Bush a légalisé la torture sur le sol américain au XXIe siècle.

Comme Cameron, les docteurs chocs de l’Irak savent détruire, mais ils semblent incapables de reconstruire.

L’auteure de la stratégie du choc finit son chapitre en faisant le parallèle entre les partisans du capitalisme du désastre et les scientifiques des années 1950. Ils voulaient repartir d’une page blanche. « Sauf qu’il n’y a pas de page blanche. Rien que des gravats et des gens brisés et furieux, qui, lorsqu’ils réitèrent, furent soumis à de nouveaux chocs, pour certains inspirés des tourments subis par Gail Kastner des années plus tôt. Comme Cameron, les docteurs chocs de l’Irak savent détruire, mais ils semblent incapables de reconstruire. »

Dans le prochain épisode nous parlerons d’un autre docteur choc : Milton Friedman.

Be Sociable, Share!

Leave a comment

Your email address will not be published.


*