YOLO Lecture – La stratégie du choc (Naomi Klein 2007)(3)

Poursuivons le feuilleton de l’été sur Yolo la crise. Après avoir présenté l’auteure de la stratégie du choc, résumé l’introduction et le premier chapitre, nous allons aujourd’hui parler du chapitre 2. Dans l’article précédent, nous présentions le Dr Cameron, médecin à l’Université McGill de Montréal dans les années 1950-1960, qui utilisait des méthodes « chocs » pour traiter ses patients. Dans le chapitre 2, Naomi Klein nous parle d’un autre « docteur choc » : Milton Friedman.

« Milton Friedman est un économiste américain né le 31 juillet 1912 à New York et mort le 16 novembre 2006 à San Francisco, considéré comme l’un des économistes les plus influents du XXe siècle. Titulaire du « Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » en 1976 pour ses travaux sur « l’analyse de la consommation, l’histoire monétaire et la démonstration de la complexité des politiques de stabilisation », il a été un ardent défenseur du libéralisme.

Voilà comment est présenté Milton Friedman sur Wikipédia.

krach - Friedman

La une du London Herald en octobre 1929

Crise de 1929

Pour comprendre la vie et le combat de Friedman, il faut revenir en 1929. Cette année là, une crise boursière de grande ampleur a lieu et marque le début de la Grande dépression. Ce krach boursier est consécutif à une bulle spéculative. Nous ne rentrerons pas dans les détails du pourquoi cette crise a eu lieu, mais en gros les prix d’échanges sur le marché financier étaient excessifs par rapport à la valeur intrinsèque des biens échangés. On est aujourd’hui sur la même pente glissante. Mais comment se fait-il que l’humanité n’ait pas retiré les leçons de la crise de 1929 et que nous nous retrouvions dans une situation similaire 80-90 ans plus tard ? L’économie avait pourtant retrouvé une embellie dans les années 1950-1960 !

Comment les États se sont sortis de cette crise de 1929 ?

Le New Deal

Keynes - Friedman

John Maynard Keynes porte bien la moustache

Prenons l’exemple des États-Unis. Le président de l’époque (1933-1945), Franklin D. Roosevelt, met en place lors de son premier mandat (1933-1937) la politique du New Deal. Cette politique consistait à faire intervenir l’État de manière forte dans l’économie (politique interventionniste) avec pour objectif de soutenir les couches les plus pauvres de la population et réussir une réforme innovante des marchés financiers. Et ce fut facile à imposer, car la crise de 1929 fut tellement violente avec ses soupes populaires, ses réfugiés et ses suicides et tellement imputable aux marchés financiers que ces derniers n’avaient pas trop le choix que de faire profil bas. En économie, lorsqu’il y a une intervention extérieure aux marchés et que l’État vient mettre son nez, on dit qu’on a affaire à une économie keynésienne. C’est en effet John Maynard Keynes (1882-1946) qui a développé cette théorie de l’État providence.

Dans une économie keynésienne, on retrouve le capitalisme pour ce qui est de la fabrication et de la distribution des biens de consommation, mais plutôt du socialisme pour ce qui est de l’éducation et des services essentiels tels que l’approvisionnement en eau.

Des réussites éclatantes

Entre les années 1930 et 1950, on choisit donc sans honte de « faire » au lieu de « laisser faire » les marchés financiers. Dans les années 1950, tous les pays (Chili, Argentine, Uruguay) qui utilisaient ce type d’économie rencontraient de grandes réussites. Des politiciens comme Juan Perón en Argentine investirent massivement des fonds publics dans des projets d’infrastructures tels que des autoroutes et des aciéries, versèrent à des entreprises de généreuses subventions pour la construction de nouvelles usines où fabriquer des voitures et des lave-linge et barrèrent la voie aux importations étrangères au moyen de droit tarifaires élevés. Les travailleurs purent négocier des salaires dignes et leurs enfants s’inscrivirent dans les universités publiques toutes neuves. En Uruguay le taux d’alphabétisation était de 95% et offrait des soins de santé gratuit à tous ses citoyens.

L’école de Chicago

Mais pour Milton Friedman et ses disciples de l’école de Chicago, le New Deal était la cause de tous les maux. Les réussites ne pouvaient être que temporaires. Il sortit son premier livre à succès « capitalisme et liberté » en 1962.  On y retrouve tous les éléments de ce qui est devenu le credo du libéralisme économique mondial aujourd’hui. Comment Friedman a-t-il réussi a imposer ses idées alors qu’il avait le monde contre lui ? En plusieurs étapes.

Tout d’abord, premier point, Friedman était un brillant mathématicien et un excellent orateur. Second point, il a réussi à faire passer l’économie pour une science exacte au même titre que les mathématiques et les sciences physiques ce qui est très discutable. Mais ce fut efficace. Il est en effet plus difficile de contre argumenter un théorème mathématique qu’une vague croyance.

Enfin, le troisième point concerne les patrons des multinationales américaines. Pour eux, les années de l’après guerre ne furent pas simple. Ils étaient en effet confrontés à des pays en voie de développement beaucoup moins accueillant et à des syndicats plus puissants et plus revendicateurs. Toutes les énormes richesses créées, les propriétaires et les actionnaires devaient les redistribuer en grande partie aux impôts et en salaires. La révolution kéneysienne coûtait cher au secteur privé… Il fallait donc organiser une contre-révolution et revenir à un capitalisme encore moins réglementé qu’avant 1929. Friedman va donc crouler sous les dons et l’école de Chicago va accoucher d’un réseau mondial de think tanks prêt à lancer la contre-révolution.

Portrait_of_Milton_Friedman

Milton Friedman qui voudrait poser pour Rodin

Les idées de Friedman

L’idée que se fait Friedman de l’économie est finalement simple : le marché se suffit à lui même. Il ne faut en aucun cas intervenir. Si le marché subit une crise c’est la faute d’une réglementation qui n’a rien à faire là. Il faut donc dérèglementer, privatiser (services de santé, la poste, l’éducation, les retraites), réduire les dépenses… Les sociétés doivent pouvoir vendre leurs produits dans le monde entier et les gouvernements ne doivent rien faire pour protéger la propriété des industries locales. (Oh ! On dirait l’Union Européenne ! Mais ce n’est pas le sujet…). Bref. Tout doit être déterminé par le marché, y compris les salaires.

D’après Friedman, il est nécessaire pour pouvoir appliquer ses théories de pouvoir repartir d’une feuille blanche. Il faut profiter des chocs causés par les guerres ou les catastrophes naturelles pour faire appliquer les changements radicaux aux moments où les populations les acceptent plus facilement. Ce n’est pas sans rappeler le discours du Dr Cameron sur les « pages blanches »…

En fait tout le discours de Friedman coïncide point pour point avec les intérêts des grandes multinationales. Sauf que son discours est enrobé du langage mathématique et de la science…

Mise en œuvre

Même avec un républicain convaincu comme Eisenhower, président des USA dans les années 1950, les idées de l’école de Chicago ne pouvaient pas rentrer en application aussi rapidement.

La grande faiblesse de Friedman et de ses idées c’est qu’elles n’avaient jamais pu être mises en application à l’échelle d’un pays. Mais comme les américains sont prudents, ils allèrent faire leurs expériences chez les autres. Il fallait avant tout arrêter le développement des économies keynésiennes dans les pays du tiers monde. Et cela commença par l’Iran en 1953. Mossadegh est en place et il a déjà nationalisé l’industrie pétrolière. Il est aujourd’hui de notoriété publique qu’un complot ourdi par la CIA  eut raison de Mossadegh en 1953. En 1954 ce fut au tour du Guatemala de tomber aux mains de la multinationale United Fruit Company. Puis dans les années 1960, les juntes brésilienne et indonésienne (avec Suharto) profitèrent de l’aide des USA.
Mais la plus grande réussite de Friedman et de ses disciples fut sans conteste le Chili.

Nous verrons dans le prochain article comment grâce à la CIA, Pinochet a pris le pouvoir et que les « boys de Chicago » (disciples de Friedman) ont pu appliquer leurs idées à l’échelle d’un pays.

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