YOLO Lecture – La stratégie du choc (Naomi Klein 2007)(4)

Quatrième volet de notre « saga » de l’été sur la Stratégie du choc de Naomi Klein. Le premier plantait le décors, le deuxième présentait les expériences financées par la CIA et dans le troisième nous parlions de Milton Friedman. Dans cet article nous parlerons de la première application des idées de Friedman à l’échelle d’un pays : le Chili.

Briser le développementalisme sud-américain

Comme nous l’avons vu précédemment, les idées de Friedman n’étaient pas très populaires dans les années 1950 hormis chez les patrons des grandes multinationales. Pour réussir à implanter ses idées et pour pouvoir les tester « grandeur nature », il fallait d’abord éradiquer le développementalisme qui s’était implanté en Amérique du sud et particulièrement au Chili. Il fallait changer les mentalités. Et quoi de mieux que l’éducation pour enraciner des croyances ?

Le projet était fort simple : le gouvernement des États-Unis paierait des Chiliens pour étudier les sciences économiques à l’université de Chicago. L’université la moins « rose » du monde. Les étudiants seraient triés sur le volet. Le projet Chili avait clairement pour objectif de produire des combattants idéologiques qui gagneraient la guerre contre les économistes keynésiens de l’Amérique latine. Le projet fut lancé en 1956 et dès 1965, on ouvrit le programme aux étudiants de toute l’Amérique latine, en particulier ceux de l’Argentine, du Brésil et du Mexique.

Si le gouvernement américain a encouragé et financé ce programme, ce n’est pas dû au hasard. En effet dans les années 1950, le secrétaire d’État d’Eisenhower s’appelait John Foster Dulles et le directeur de la toute nouvelle CIA s’appelait Allen Dulles, frère du premier. Il se trouve qu’avant d’occuper leurs fonctions, les frangins travaillaient au cabinet d’avocats Sullivan & Cromwell, où ils avaient eu comme clients des entreprises comme J.P Morgan & Company, l’International Nickel Company, la Cuban Sugar Cane Corporation et la United Fruit Company. Des multinationales qui avaient tout à gagner de voir les idées de Friedman s’imposer.

Les Chicago Boys

La stratégie du choc

Les Chicago Boys

Un autre économiste de l’école de Chicago joua un rôle important dans l’endoctrinement des étudiants chiliens. Arnold Harberger était marié à une chilienne et parlant couramment l’espagnol, il créa un « atelier chilien » spécial, où les professeurs de l’université de Chicago, à la lumière de leur propre idéologie, expliquaient les maux du pays d’Amérique du sud et proposaient des solutions « scientifiques » pour y remédier. Harberger qualifiait les systèmes de santé et d’éducation de Santiago du Chili (les meilleures du continent) « d’absurdes tentatives de vivre au-dessus de leurs moyens de la part de régions sous-développées ». La grande classe…

En 1963, douze des treize professeurs à temps plein du département d’économie de l’université catholique de Santiago étaient passés par le programme. À leur retour au pays, « los Chicago Boys », les étudiants qui avaient étudié à l’université de Chicago étaient « plus friedmanien que Friedman lui même » dira Mario Zanartu, économiste de l’université catholique de Santiago.

Mais les résultats n’étaient pas au rendez-vous. L’objectif central du projet était de former une génération d’étudiants appelés à s’occuper des affaires économique du Chili. Sauf que les Chicago Boys ne dirigeaient aucun pays. Ils étaient même laissés sur le carreau. Ils ne réussissaient pas à installer leurs idées dans les sphères gouvernementale. Ces derniers étaient si marginaux qu’ils n’apparaissaient même pas dans le spectre électoral chilien. Il faut dire qu’aux élections de 1970, tous les partis politiques étaient favorables à la nationalisation de la plus grande source de revenus du pays : les mines de cuivre, contrôlées par des géants américains de l’industrie minière. Ceci n’était clairement pas au programme des friedmanien…

retrato-salvador-allende

Salvador Allende porte lui aussi très bien la moustache

Salvador Allende 1970

Tout aurait pu en rester là. Mais Nixon arriva au pouvoir. Et Nixon « avait une politique étrangère imaginative et, au total, efficace », s’enthousiasma Friedman. Puisque le système électoral s’était montré peu conciliant avec les Chicago Boys, la dictature se révèlerait plus accommodante.

Naomi Klein démontre dans cette partie de son livre à quel point les USA ont déclaré une guerre économique à Allende une fois celui-ci élu en 1970. Et les idées pour faire souffrir le nouveau président ne manquaient pas : blocage des prêts, arrangement discret pour que les banques privées fassent de même, faire en sorte de différer de six mois les achats au Chili, utilisation de la réserve américaine de cuivre au lieu du minerai du Chili etc.. Et alors qu’on lit ce passage médusé par l’efficacité de l’opposition au gouvernement d’Allende, on apprend dans un tout nouveau paragraphe que les opposants d’Allende avaient étudié de près deux modèles de « changement de régime ». Dans le but de réussir le coup parfait au Chili.

la stratégie du choc-Suharto


Pour le Times, le général Suharto est le leader d’un pays qui a battu les communistes. Pour les indonésiens ce fut un dirigeant implacable et sanguinaire. Question de point de vue.

Le Brésil et l’Indonésie

Le premier changement eu lieu au Brésil où en 1964 la junte soutenu par les USA pris le pouvoir. Le second en 1965 en Indonésie où le président Sukarno et ses partisans furent balayés par le général Suharto lui aussi soutenu par les USA. Les torts des gouvernements en place de cette époque ? Être trop hostile aux multinationales occidentales. On apprend dans cette fin de chapitre que l’Indonésie a eu une trajectoire semblable à celle que s’apprête à prendre le Chili. Lorsque le général Suharto prend le pouvoir, il n’y connait rien en économie et ce sont des anciens étudiants de l’université de Berkeley, une école à l’idéologie moins marquée que celle de Chicago, qui établiront le programme économique et qui trouveront des postes de technocrates au sein du nouveau gouvernement.

Moins de deux ans plus tard, les plus grandes sociétés minières et énergétiques du monde se partageaient les richesses naturelles de l’Indonésie : le cuivre, le nickel, le bois de feuillus, le caoutchouc et le pétrole. Le pays devint aux dires de Nixon « le joyau de l’Asie du Sud-Est ».

Au Brésil la junte avait pris le pouvoir sans trop de violence. Mais le climat se faisant de plus en plus contestataire, les brésiliens eurent recours à la force. Suharto en revanche, avait montré que le recours à la répression « préventive » plongeait le pays dans un état de choc. C’est ce qui avait permis d’éliminer la résistance avant même qu’elle ne prît forme. Un des agents de la CIA, Ralph McGehee déclara qu’il s’agissait « d’une opération modèle. […] Ce sont les grands évènements sanglants qui ont permis l’arrivée au pouvoir de Suharto. Cette réussite signifiait que l’expérience pourrait être répétée, encore et encore ». Une mise en garde terrible apparut alors en rouge sur les murs de Santiago : « Jakarta c’est pour bientôt ».

Le 11 septembre 1973 au Chili

Quand on parle du 11 septembre, tous les occidentaux abreuvés de culture américaine pensent au 11 septembre 2001. En effet, comment ne pas penser à cette tragédie. Mais n’est-il pas regrettable que bien peu pensent au 11 septembre 1973 ? Ce jour où un président élu (Salvador Allende) a été renversé par un dictateur (Augusto Pinochet) soutenu par les USA.

On peut voir que dès 1970 l’hostilité des USA envers Allende ressort notamment du mémorandum transmis à Nixon par Kissinger. Ce dernier tend à prouver la volonté des USA de se débarrasser d’Allende rapidement.

Peu de temps après l’élection d’Allende, ses opposants à l’intérieur du Chili se mirent à imiter l’approche indonésienne. L’université catholique, fief des Chicago Boys, devint l’épicentre de ce que la CIA appela la création « d’un climat propice à un coup d’État ». Les militaires préparaient l’extermination d’Allende et de ses partisans, tandis que les économistes préparaient l’extermination de leurs idées. Les huit principaux auteurs du programme économique qu’utilisèrent les militaires venaient de l’école de Chicago.

La stratégie du choc-Pinochet

Pinochet et son état major.

Trinité néolibérale

Les propositions contenues dans l’exemplaire du plan économique qui ornait le bureau de chacun des généraux le 12 septembre 1973 ressemblait à s’y méprendre à celles que formule Friedman dans son ouvrage Capitalisme et liberté : privatisation, déréglementation et réduction des dépenses sociale. Les économistes chiliens formés aux USA avaient tenté d’introduire ses idées en temps de paix, mais les citoyens les avaient rejetées. Cette fois le climat était nettement plus favorable aux Chicago Boys. Leurs plus ardents adversaires politiques étaient morts, emprisonnés ou en fuite. Et les avions de chasse et les caravanes de la mort tenaient la population en respect. Contrairement à la tentative de révolution partielle d’Allende, modérée et ralentie par les aléas d’une démocratie, cette contre révolution soutenue par la force brute, jouit de la possibilité d’aller jusqu’au bout.

Le choc provoqué par le coup d’État pava la voie à la thérapie de choc économique de Milton Friedman ; les chocs de la salle de torture d’Ewen Cameron terrorisaient quiconque aurait pu songer à faire obstacle aux chocs économiques. Voilà comment le Chili fut le premier pays administré par l’école de Chicago. Celle-ci tenait sa première victoire.

Dans le prochain article nous verrons qu’elles ont été les conséquences économiques pour le Chili dans les années qui suivirent ce coup d’État.

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2 Comments on "YOLO Lecture – La stratégie du choc (Naomi Klein 2007)(4)"

  1. La qualité première de l’auteur de cette série d’articles est la suivante : la précision, la clarté, la simplicité et, surtout, un remarquable esprit de synthèse. C’est un travail digne d’un grand journaliste.
    L’article, autant que le livre lui-même, nous donne une vision claire de la manière dont les Etats-Unis ont tenté de soumettre le monde entier à leur impérialisme mortifère. Qui osera encore douter du constat suivant : la terre entière est devenue un terrain de jeu pour l’expansion continue de l’Industrie financière ou fiction financière ; et les peuples, pauvres créatures en sommeil, ne sont rien d’autres que des instruments à produire des richesses pour une catégorie humaine minoritaire satanique. Les peuples sont devenus des esclaves des temps contemporains puisque cette élite économico-politico-financière s’arroge le droit, désormais, d’être la classe éclairée qui doit conduire les destinées du monde présent et à venir.
    A ce sujet, et au regard de la domination des Etats-Unis sur le terre, j’avais proposé le concept d’Hébreu-Pharaon pour qualifier leur expansion mortifère indéfinie dans le monde. C’était dans les années 1995 quand je poursuivais encore des recherches sur le devenir de notre monde (voir To Eskhaton, le triangle de la mort).
    Ce jeu pervers de l’idéologie économico-politique des Etats-Unis a consisté, pendant toutes ces années de troubles politiques dans les pays dits du Sud, a se gausser de l’incapacité des élites politiques locales à bien gouverner leurs pays respectifs. Dans les manuels d’histoire ou de géo politique on ne trouvera nulle trace de l’action déstabilisatrice des Américains dans les affaires intérieures de ces pays victimes de l’idéologie états-unienne.
    Par ailleurs, ce qui est rassurant tient au fait suivant : on dit généralement que les idées mènent le monde. Certes, pour un certain temps seulement, quand ces idées visent à transformer l’être humain de fond en comble. La torture ne transforme pas un être humain en un objet aisément manipulable ; elle le détruit totalement et met, ainsi, en échec, le but visé, comme le prouve cette série d’articles. Certes, un jour, si tous les citoyens de notre commune Terre le veulent bien, celle-ci pourrait se débarrasser du Capitalisme libéral parce que, en son essence, il est mortifère. Et l’Humanité ne se laisserait pas abattre comme un agneau ; il faut l’espérer, s’il nous reste encore un peu d’humanité, symbole de liberté et de l’exercice de l’esprit critique.
    Merci de continuer à nous instruire par tes bonnes lectures.

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